Henry Bauchau, Le boulevard périphérique
"Je suis le père sans argent. Pourquoi pas? Mais dans sa structure intime le père est celui qui peut aider. Qui peut aider avec de l'argent. A ce moment de désolation, je sens une main qui cherche la mienne, une main qui me semble glacée et veut se réchauffer dans les miennes. Je prends la main de Paule dans mes mains, il n'y a pas de paroles. Paule, la tête tournée de l'autre côté, participe à une conversation entre femmes que je ne cherche pas à entendre. Il y a cette main abandonnée dans les deux miennes, qui m'évoque toutes les petites mains d'enfants, confiantes, heureuses, que j'ai tenues et qui ont si souvent éclairé, adouci l'âpreté de ma façon de vivre. Il y a que je suis l'homme sans argent, fragilisé par l'âge mais dont les mains réchauffent encore. Encore un peu. Il y a que, dans notre commun chagrin, dans la commune humiliation de nos deux faiblesses, elle a pris ma main. Dans nos trois mains s'égrènent par mouvements imperceptibles le chapelet d'aphtes, le chapelet des portes du boulevard périphérique. A ce moment je ne me souviens plus d'aucune prière et Paule n'en a sans doute jamais connu. Ensuite il n'y a rien. C'est comme si une grande machine aspirante avait avalé le reste de cette journée. Argile, sans doute, a senti quil était temps de partir et je l'ai suivie."
Commentaires
Commenter
(*) Ces champs sont obligatoires.
« Henri Bauchau, Le boulevard périphérique :: oliviercardineau :: Marianne FAITHFULL, Before the poison »

Le Boulevard Périphérique
Henri Bauchau
Arles : Actes Sud, 2008, 254 pages
Finesse et Sensibilité, Crudité et Cruauté des sérénités paradoxales !
Ce roman est une œuvre singulière et « plurielle »…
Singulière, parce qu’il est l’œuvre d’un esprit jeune et frais de 95 ans à l’écriture limpide, parce qu’il est ciselé de nos tendances contradictoires, qu’il est une oscillation constante entre le présent et le passé vers un futur qui n’appartient déjà plus à l’auteur ; entre résurgence d’une expérience non nostalgique de la confrontation de l’humain face à sa réduction à l’animalité (on croirait du Kenzaburô Ôé) et prise de conscience par la distanciation vis-à-vis de nous même à laquelle les rapports générationnels nous préparent avant que le deuil nous incombe.
Ce roman est pluriel, parce qu’il parle des multiples personnes aux convictions aléatoires ou fermes, qui constituent le monde du narrateur, cheminant dans les méandres mentaux si divers des êtres passés, présents ou déjà de plain pied dans l’avenir ; il est une remise en cause de la notion sociale de justice par le rapport ambigu de l’amour et de la haine, de l’admiration et de la déperdition, de la sédition et de la sédation des sentiments, du désir. Le propos du roman est hors de tout jugement et de toute condamnation, ni du bourreau ni de la victime, entre fatalité et hasard, liberté d’un choix réduit à la peau de chagrin de l’être en Soi (on croirait du Koestler ou du Yourcenar) sur le parcours individuel…
Mais l’homme qui passe sa vie à chercher et à découvrir un chemin vers soi, rencontrant autrui, ne découvre qu’à la faveur d’un coup d’arrêt, la frontalité d’un mur dressé et infranchissable, combien sur le boulevard périphérique des villes comme des conceptions, l’itinéraire seul est déjà une suspension de l’être qui jalonne l’organisation du monde intérieur de balises aux étranges pouvoirs… « Tant qu’on ne s’est pas heurté à un mur d’impossibilité absolue, on ne sait pas ce qu’exister veut dire » (Cesare Pavese)
Ce roman raconte au travers d’une situation « simple », un homme rend visite à sa belle fille en phase terminale d’un cancer, la cruauté de l’amour absolu d’un être nu en proie au désir et au doute, entre éros et thanatos. Sur le périphérique que le narrateur emprunte pour s’y rendre, émerge de cette disposition hors du temps, celui de l’enquête de toute une vie pour éclairer la rencontre avec l’ancien SS responsable de la disparition de son ami… La compréhension est un fanal sorti de l’obscurité, mais sa lumière est aussi blanche que froide. L’écriture récit touche d’un cœur le doigt des horreurs où la terreur est une amitié de longue date, le sentiment amoureux d’une communion dans l’océan des chairs, atmosphère d’hérésie et de mysticisme à la Jérôme Bosch qui n’est pas sans rappeler celle d’une chambre d’hôpital du pavillon des cancéreux.
La lecture est aisée, la présence humaine au premier plan, avec retenu, dignité mais sans fausse pudeur, Roman Vraiment Magnifique !!!
Ôé, K, Dites-nous comment survivre à notre folie, PARIS : Gallimard (aussi en folio)
Koestler, A., Le zéro et l’infini, PARIS : LGF – Livre de poche
Yourcenar, M. L’œuvre au noir, PARIS : Folio
Soljenitsyne, A., Le pavillon des cancéreux, PARIS : Pocket
Pavese, C., Le métier de vivre, PARIS : Folio
Par Kiyoakil — 22 avr 2008, 16:25