Metin Arditi, La Pension Marguerite : une écriture qui résonne
D'abord la citation de Sophocle. Elle figure dès les premières pages du livre et nous invite à comparer le parcours d'OEdipe, qui accomplit son destin en ayant une relation sexuelle avec sa mère, à celui inversé d'Aldo qui, à la lecture des notes intimes de sa mère, se rappelle qu'il a lui aussi eu une relation sexuelle avec la sienne. Autre parallèle. A l'instar de Jocaste, la mère d'Aldo, ne pouvant supporter l'acte qu'elle a commis, se suicide.
Ensuite, le psychanalyste de la mère d'Aldo, qui reçoit les notes intimes peu après le suicide de celle-ci. Ce dernier remet finalement le document à Aldo, car, d'après lui, ces notes ont été écrites plus pour son fils que pour lui. Le psychanalyste espère de cette façon qu'Aldo pardonnera à sa mère, qu'il comprendra que l'amour donné est souvent imparfait : "J'espère que cette lecture vous aidera, dans l'impossible démarche qui consiste à ne pas juger ceux qui nous ont aimés comme ils ont pu". p19
Dans ses écrits, la mère dit avoir découvert que son père à elle était loin d'être un héros de guerre, mais un bourgeois marié et infidèle. Elle confie également sa frustration d'avoir été dépossédée de son rôle de mère, ravi par Marguerite. Son père n'était donc pas un vrai père pour elle. Et elle n'était pas non plus une vraie mère pour son fils, Aldo. Et le père d'Aldo? Une marionnette! C'est en faisant le ventriloque que la mère convoquait son mari et réunissait ainsi sa petite famille. Elle jouait le rôle du père pour attirer l'attention d'Aldo et l'enlever des bras de Marguerite. Elle compare cette convocation à une vraie jouissance. Comme le signalait son psychanalyste à sa patiente, "la ventriloquie vous faisait vous retrouver en vos deux Aldo, en ces instants vous ne faisiez qu'un avec eux" p119 Le psychanalyste la rassure malgré tout en lui affirmant qu'elle a donné beaucoup à son fils en lui donnant un père.
Et la musique dans tout cela? Comme les cordes, comme les différents fils qui tiennent la marionnette, la musique rattachait Aldo à son passé, tout en lui faisant oublier ce qu'il avait vécu. Le violon se présente comme la métaphore d'Aldo (Aldo/Alto) par l'intermédiaire de la brèche dans le bois du violon, qu'il croit plus ouverte. Ce sont les "notes" de sa mère qui ravivent la brèche qu'il tentait de refermer. A cause de cette brèche, il a l'impression d'entendre "un gémissement à travers une paroi"p34
Quant à l'écriture, elle oeuvre comme une caisse de résonance. Les mots comme "notes" ou "Aldo" résonnent et renforcent le lien entre le passé et le présent. "Les cordes" du violon et les "cordes vocales" tranchées par la mère lors de son suicide montrent également que le passé et le présent vont de concert. Le fil symbolise aussi le lien entre le passé et le présent. La marionnette tenue par la mère devait représenter le père. Avec le recul, elle représente également Aldo adulte tenu par les fils du secret, de l'interdit. Comme par hasard, au pluriel fil devient "fils". C'est donc une écriture qui fait vibrer toutes ces cordes, tous ces fils, pour montrer que le passé résonne avec le présent.
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