oliviercardineau

Le deuil du héros dans Le boulevard périphérique d'Henry BAUCHAU

Livres — Par olibre @ 20:03

   C'est un livre qui aborde le comportement de l'homme face à la mort. Le narrateur, psychanalyste et écrivain d'un certain âge, se rend tous les jours au chevet de Paule, sa belle fille atteinte d'un cancer en phase terminale. L'approche de la mort de cette dernière rappelle au narrateur celle de son meilleur ami, Stéphane, à laquelle il n'a pu assister.

   Privé de la mort de son ami, c'est un travail de deuil qu'il va effectuer auprès de l'assassin de Stéphane, Shadow, un SS qui lui raconte les derniers jours de son ami résistant. C'est un livre qui révèle la cruauté et la faiblesse des hommes. Cruauté pour Shadow, faiblesse pour le narrateur, qui n'a su remarquer l'amour que Stéphane lui témoignait ; faiblesse pour n'avoir pas été, à l'instar de son ami, un héros de la résistance ; faiblesse enfin de ne pas avoir trouvé les mots au moment opportun pour son entourage. 

   C'est donc l'histoire d'un homme imparfait,  qui confie en toute sincérité ses doutes, ses regrets, ses faiblesses, ses craintes face à la mort. Car à travers l'évocation de la mort des autres, c'est la sienne que le narrateur tente d'apprivoiser. C'est peut-être par l'écriture que le narrateur essaie d'accepter la mort de son ami, qu'il considère comme un héros, et la sienne, qui se fait de plus en plus proche. Le travail de deuil serait donc une période d'acceptation de la perte de l'autre.  Dans ce roman, il s'agit également de l'acceptation de la perte de soi,  c'est-à-dire l'acceptation d'être un père qui perd, d'être un homme dont la vie n'a rien d'héroïque.

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Metin Arditi, La Pension Marguerite : une écriture qui résonne

Livres — Par olibre @ 15:24

 

      D'abord la citation de Sophocle. Elle figure dès les premières pages du livre et nous invite à comparer le parcours d'OEdipe, qui accomplit son destin en ayant une relation sexuelle avec sa mère, à celui inversé d'Aldo qui, à la lecture des notes intimes de sa mère, se rappelle qu'il a lui aussi eu une relation sexuelle avec la sienne. Autre parallèle. A l'instar de Jocaste, la mère d'Aldo, ne pouvant supporter l'acte qu'elle a commis, se suicide.

     Ensuite, le psychanalyste de la mère d'Aldo, qui reçoit les notes intimes peu après le suicide de celle-ci. Ce dernier remet finalement le document à Aldo, car, d'après lui,  ces notes ont été écrites plus pour son fils que pour lui. Le psychanalyste espère de cette façon qu'Aldo pardonnera à sa mère, qu'il comprendra que l'amour donné est souvent imparfait : "J'espère que cette lecture vous aidera, dans l'impossible démarche qui consiste à ne pas juger ceux qui nous ont aimés comme ils ont pu". p19

     Dans ses écrits, la mère dit avoir découvert que son père à elle était loin d'être un héros de guerre, mais un bourgeois marié et infidèle. Elle confie également sa frustration d'avoir été dépossédée de son rôle de mère, ravi par Marguerite. Son père n'était donc pas un vrai père pour elle. Et elle n'était pas non plus une vraie mère pour son fils, Aldo. Et le père d'Aldo? Une marionnette! C'est en faisant le ventriloque que la mère convoquait son mari et réunissait ainsi sa petite famille. Elle jouait le rôle du père pour attirer l'attention d'Aldo et l'enlever des bras de Marguerite. Elle compare cette convocation à une vraie jouissance. Comme le signalait son psychanalyste à sa patiente, "la ventriloquie vous faisait vous retrouver en vos deux Aldo, en ces instants vous ne faisiez qu'un avec eux" p119 Le psychanalyste la rassure malgré tout en lui affirmant qu'elle a donné beaucoup à son fils en lui donnant un père.

    Et la musique dans tout cela? Comme les cordes, comme les différents fils qui tiennent la marionnette, la musique rattachait Aldo à son passé, tout en lui faisant oublier ce qu'il avait vécu. Le violon se présente comme la métaphore d'Aldo (Aldo/Alto) par l'intermédiaire de la brèche dans le bois du violon, qu'il croit plus ouverte. Ce sont les "notes" de sa mère qui ravivent la brèche qu'il tentait de refermer. A cause de cette brèche, il a l'impression d'entendre  "un gémissement à travers une paroi"p34

    Quant à l'écriture, elle oeuvre comme une caisse de résonance. Les mots comme "notes" ou "Aldo" résonnent et renforcent le lien entre le passé et le présent. "Les cordes" du violon et les "cordes vocales" tranchées par la mère lors de son suicide montrent également que le passé et le présent vont de concert. Le fil symbolise aussi le lien entre le passé et le présent. La marionnette tenue par la mère devait représenter le père. Avec le recul, elle représente également Aldo adulte tenu par les fils du secret, de l'interdit. Comme par hasard, au pluriel fil devient "fils". C'est donc une écriture qui fait vibrer toutes ces cordes, tous ces fils, pour montrer que le passé résonne avec le présent. 

 

 


La Reine du monde, Jacques Julliard (résumé)

Livres — Par olibre @ 20:40
La Reine du monde : Essai sur la démocratie d'opinion

"Voter pour un parti est un arbitrage difficile.

Je suis censé approuver pendant cinq ans

tout ce qu'il a proposé. Quel abus de pouvoir!"

p101

      Dans l'essai intitulé La Reine du monde, Jacques Julliard traite de l'émergence de l'opinion dans le débat démocratique. Il part de situations concrètes, comme le référendum de 2005 ou l'élection de Ségolène Royal lors des primaires socialistes. Cette nouvelle opposition composée d'hommes et de femmes constitue aujourd'hui la classe militante, "cette catégorie de citoyens qui ne se reconnaît ni dans l'élite ni dans la masse résignée", et qui aspire à la reconnaissance, au débat. Pour l'auteur, la révolution de l'information et de la communication a joué un rôle fondamental dans l'émergence de l'opinion durant le référendum de 2005. La prolifération des blogs et des forums participatifs ont permis à de nombreux citoyens de devenir écrivains, de donner leur opinion. Alors que les élites et les éditorialistes prônaient le "oui", la classe militante s'insurgeait contre ces "émetteurs d'opinion" qui à leurs yeux manquaient de représentativité.

       Puis, il y a eu celle que les élites n'attendaient pas, et qui a été plébiscitée d'abord par des milliers de personnes, puis par des millions de Français. Jacques Julliard reconnaît que si ségolène Royal est parvenue à réunir près de 17 millions d'élécteurs, "c'est que le mouvement d'opinion qui l'a portée devait être fort et très nouveau" p22. En fait, ajoute-t-il plus loin, "le peuple la reconnaissait comme porte-parole du non-dit politique, la restauratrice des pouvoirs qu'on lui avait confisqués" p25

     Il accuse de fait la démocratie représentative de ne plus tenir compte de l'Opinion. Même si elle est nécessaire pour l'ordre public, elle reste faussement démocratique, car elle cache de fait un système parfaitement oligarchique. Il prend l'exemple de la désignation d'un candidat au sein d'un parti politique. On pourrait croire que c'est la base qui désigne des élus, qui s'entendent ensuite sur les dirigeants. Or "ce sont les dirigeants appuyés sur leurs militants répartis en courants disciplinés qui désignent les candidats" p24.

      Le système représentatif est dépassé, car "l'idée qu'en élisant un homme ou une majorité parlementaire le corps électoral est censé avoir ratifié en bloc l'ensemble des orientations des candidats, cette idée-là est une pure fiction" p33. Depuis l'existence des enquêtes d'opinion, les manifestations, internet et les médias, "le monopole du suffrage comme expression de la volonté générale n'est plus défendable" p34.

      Pour l'auteur, l'intégration de la pluralité d'expression des opinions dans les institutions par la pratique raisonnée du référendum résoudrait la crise de représentativité dans nos démocraties modernes. Car "si l'on veut réconcilier les textes et le peuple, il faudra bien se décider à lui faire une place. Ce serait aussi l'occasion de dire un peu plus précisément ce que l'on attend par opinion (...) En vérité, il n'y a pas une opinion unique. Il n'y a pas d'opinion publique. Il y a sur un sujet donné des opinions du public" p101-102 L'auteur propose également la mise en place d'assemblées primaires de citoyens permettant aux citoyens de se faire une opinion et aux élus d'en tenir compte. Enfin, il est favorable à la participation de l'opinion pour la désignation des candidats aux élections.

     Jacques Julliard conclut en arrivant au même constat que Ségolène Royal : il faut gouverner en s'appuyant sur la démocratie sociale (repenser le dialogue avec les syndicats), la démocratie parlementaire et la démocratie d'opinion afin d' "associer les citoyens à l'élaboration des lois les plus fondamentales". L'auteur avoue que l'élection de Ségolène Royal aura eu un avant et un après. car, à présent, "le corps des citoyens ne se laissera plus imposer ses candidats.

 


Citation du jour

Livres — Par olibre @ 13:10

Personne peut envahir la pensée parce que la pensée c'est l'exil et que chacun a l'exil qu'il désire.

Le souffle de l'harmattan , Sylvain Trudel

 


"La dernière leçon" du poète Métastase : commentaire du roman de Sylvain Trudel "Du mercure sous la langue"

Livres — Par olibre @ 21:43

 

    Face à la mort, l'homme est sans défense. Le texte de Sylvain Trudel rappelle que l'homme occidental considère la mort comme un tabou. D'ailleurs, on ne meurt plus chez soi, mais à l'hôpital, lieu aseptisé et dénué d'humanité. La mort est cachée ; elle fait tache dans une société qui, fière de ses avancées technologiques et médicales, fait reculer l'espérance de vie. Meurt-on moins pour autant? La mort symbolise de fait dans nos sociétés modernes l'échec de l'homme. Pourtant, les historiens des mentalités, tel Philippe Ariès, nous rappellent qu'au Moyen Age les morts côtoyaient les vivants. La mort était considérée comme un passage obligée pour une vie meilleure. Elle était apprivoisée à travers différents rites et fêtes populaires. 

    La mort donne à la vie tout son sens. C'est ce que tente d'exprimer le poète Métastase, pseudonyme que se donne le jeune narrateur malade au seuil de la mort. C'est à travers une parole démythificatrice que le jeune poète affronte l'échéance ultime. Et c'est avec une prose rapeuse, acérée, sans concession, qu'il rejette la médecine, la psychologie, l'Eglise et la famille, instances qui tentent de le raisonner et le faire espérer. La rédaction de poèmes et la lecture de chateaubriand l'aident à préparer sa dernière étape.

    Le titre du roman "Du mercure sous la langue" rappelle non seulement le thermomètre logé sous la langue, mais aussi l'image de l'épée de Damoclès, qui menace le malade d'une mort prochaine, car il est mortel d'avoir du mercure sous la langue. Le mercure est également un métal ; il est ainsi la métaphore d'une écriture acérée qui libère le poète des illusions qui l'entourent.

 

 

 

 


LA FIESTA DEL CHIVO DE MARIO VARGAS LLOSA

Livres — Par olibre @ 19:30

La fiesta del chivo : une histoire qui questionne l'Histoire

    La fiesta del chivo est un roman qui jette la lumière sur une période obscure de l'histoire dominicaine : la dictature de Trujillo. Période obscure, car Trujillo a commandité un certain nombre de meurtres pour laver son honneur et pour le "bien" de son pays. L'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa aborde dans son roman la période qui précède et qui suit la mort du dictateur en révélant avec brio la sacralisation du pouvoir et les moyens par lesquels est alimenté le culte de la personnalité : l'apparence vestimentaire, les discours, le contrôle des médias et l'Eglise. Le terme de "fête" renverrait par conséquent à la cérémonie qui célébrerait une divinité. Le sacrifice des vierges participe à cette sacralisation du pouvoir : c'est le cas d'Urania.

     L'allusion au bouc semble au premier abord valorisante pour Trujillo, car elle met en évidence son aspect pulsionnel et animal, qui se traduit dans les faits par un certain phallocratisme. Mais, de la même façon, elle le ridiculise en le rendant dépendant d'une sexualité défaillante, qui lui fait faux bond à plusieurs reprises. Remarquons d'ailleurs que le déclin de la sexualité du dictateur correspond au déclin du régime...

    Dans ce roman, l'écrivain péruvien utilise la technique du dialogisme pour questionner l'Histoire. Alors que le récit sur la conspiration dialogue avec celui qui est axé sur la vie quotidienne de Trujillo avant sa mort, le récit d'Urania fait dialoguer le passé avec le présent. Cette dernière crée ainsi un dialogue vivant entre l'Histoire de son pays et son histoire personnelle. On pourrait même dire qu'Urania incarne le traumatisme laissé par cette dictature par la brèche psychologique qu'elle-même ouvre. Violée par Trujillo alors qu'elle était encore jeune et vierge, elle s'est réfugiée dans le travail, a coupé les liens qui l'unissait à sa famille et s'est refusée à toute relation sexuelle.

    Le dialogisme narratif crée un dialogue vivant entre les histoires individuelles et l'Histoire du pays. Un certain nombre de personnages se transforment en enquêteurs. Trujillo enquête sur les opposants à sa politique, tandis que les conspirateurs enquêtent sur le mode de vie de Trujillo afin de le tuer. Les troupes de Trujillo enquêtent pour connaître les responsables du complot tandis qu'Urania a enquêté durant de nombreuses années sur la dictature pour mieux comprendre le monstre qui l'a déflorée.

    Enquête, mais également quête d'Urania, qui retourne aux sources pour interroger on père. Ce dernier rompt le dialogue car il ne peut parler. L'Histoire est passée ; les acteurs ne jouent plus. Seules les plaies restent ouvertes. C'est donc par la parole qu'Urania va se libérer de ses angoisses en racontant à sa famille ce qui s'est réellement passé. La parole est d'abord thérapeutique. Elle devient salvatrice par l'écriture de Mario Vargas llosa qui, en rédigeant ce roman, libère la société dominicaine d'une histoire humiliante et culpabilisante où chacun est responsable de la victoire de l'un et de la mort de l'autre.

 

 


Freud dans l'oeuvre de Zweig

Livres — Par olibre @ 21:57
SA VIE

a)Vienne

 

     Né à Vienne en 1881, fils d'un riche industriel israélite, Stefan Zweig put mener ses études en toute liberté, n'écoutant que son goût qui l'inclinait à la fois vers la littérature, la philosophie et l'histoire. L'atmosphère cosmopolite de la Vienne impériale favorisa chez le jeune Zweig la curiosité du vaste monde, curiosité qui se transforma vite en boulimie, le poussant vers toutes les premières théâtrales. Néanmoins, Stefan Zweig ne se sentit jamais à l'aise dans cette société répressive et victorienne où l'on ne cherchait qu'à brider la jeunesse, à réprimer les sentiment des individus.Il soutint sa thèse sur Taine, voyagea et écrivit abodamment.. C'était un être attaché à son indépendance, assez égoïste et constamment tourmenté.

b)La littérature et les voyages

     Il connut le succès littéraire et vécut dans une grande aisance matérielle. En 1904, il alla à Paris, où il séjourna à plusieurs reprises et se lia d'amitié avec Jules Romains. Infatigable voyageur, toujours en quête de nouvelles cultures, il rendit ensuite visite, en Belgique, à Emile Verhaeren , dont il deviendrait l'ami intime, le traducteur et le biographe. Il vécut à Rome, à Florence, où il rencontra Ellen Key, la célèbre authoress suédoise, en Provence, en Espagne, en Afrique. Zweig visita l'Angleterre, parcourut les Etats-Unis, le Canada, Cuba, le Mexique. Il passa un an aux Indes. Les multiples voyages de Zweig devaient forcément développer en lui l'amour que dès son adolescence il ressentait pour les lettres étrangères, et surtout pour les lettres françaises. Cet amour, qui se transforma par la suite en un véritable culte, il le manifesta par des traductions remarquables de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, de son ami Verhaeren, dont il fit connaître en Europe centrale les vers puissants et les pièces de théâtre, de Suarès, de Romain Rolland, sur qui il fut l'un des premiers, sinon le premier, à attirer l'attention des pays de langue allemande et qui eut sur lui une influence morale considérable

c)sa position idéologique

    Au début de la première guerre, Zweig rentre en Autriche avec l'intention d'être mobilisé. L'armée le jugea inapte pour le front. Mais, comme son ami Romain Rolland en France, il ne put se résigner à sacrifier aux nationalismes déchaînés la réalité supérieure de la culture par-dessus les frontières. Ardent pacifiste, il fut profondément marqué, ulcéré par cette guerre Il explique tout cela avec ferveur dans "Le Monde d'Hier". Zweig fut toute sa vie un personnage socialement assez bizarre, souvent tenté par le nihilisme.

d)Hitler arrive... Zweig part.

     Hitler et ses nazis s'étaient emparés du pouvoir en Allemagne, et les violences contre les réfractaires s'y multipliaient. Bientôt l'Autriche, déjà à demi nazifiée, serait envahie. Dès 1933, à Munich et dans d'autres villes, les livres du "juif" Zweig étaient brûlés en autodafé. Zweig voyait avec désespoir revenir les mêmes forces brutales et destructrices que lors de la 1ère Guerre Mondiale, sous la forme, pire encore, du nazisme. En 1934, il partit en Angleterre, à Bath. Ce départ suscite d'ailleurs bien des polémiques chez les biographes de Stefan Zweig. Certains soutiennent l'hypothèse très plausible qu'il partit en exil devant l'imminence de la guerre et la montée de l'antisémitisme, tandis que d'autres affirment qu'il est simplement parti approfondir sa recherche sur Marie Stuart, dont il écrivait la biographie.

      Mais depuis l'abandon de sa demeure salzbourgeoise son âme inquiète ne lui laissait plus de repos. Il parcourt de nouveau l'Amérique du Nord, se rend au Brésil, fait de courts séjours en France, en Autriche, où les nazis tourmentent sa mère qui se meurt... Et la guerre éclate. Déjà en 1940, lorsqu'il préparait une conférence sur sa Vienne tant aimée, il avoua à Alzir Hella : "Vous serez battus". Zweig voit répandues sur l'Europe les ténèbres épaisses qu'il appréhendait tant. Il quitte définitivement l'Angleterre et gagne les Etats-Unis, où il pense se fixer. L'inquiétude morale qui le ronge a sapé en lui toute stabilité. Le 15 août 1941, il s'embarque pour le Brésil et s'établit à Pétropolis où il espère encore trouver la paix de l'esprit. En vain.

e) Les succès littéraires

      Il fut de son vivant l'un des auteurs les plus lus et les plus traduits de son temps. Comment expliquer cette popularité?

+la brièveté de ses récits

+la vulgarisation de ses biographies

+son désir d'être lu et compris de tous

"Son style n'avait rien de relâché, il était élégant, et ses métaphores l'élèvent au-dessus du cliché qu'affectionne d'ordinaire la littérature populaire."

Le monde d'hier. souvenirs d'un Européen. , Stefan Zweig

    Pour Zweig, la première guerre mondiale a fait chavirer un siècle dans un autre, a initié une période de crises, de bouleversements, d'insécurité. cette guerre entraîne également une crise d'identité avec la patrie de l'auteur, car elle remet en question la place du juif en Autriche et en Allemagne:

"Alors, le 28 juin 1914, retentit à Sarajevo ce coup de feu qui, en une seconde, fit voler en mille éclats, comme un vase de terre creux, ce monde de la sécurité et de la raison créatrice dans lequel nous avions été élevés, dans lequel nous avions grandi, et où nous nous sentions chez nous". p254

 

Pour lui, la montée d'Hitler, son populisme et et son racisme mettent en branle tout ce pour quoi il s'était battu :

"Tout autre lien, tout ce qui avait été, tout ce qui avait existé, était déchiré et brisé, et je savais que tout, après cette guerre, serait nécessairement, une fois encore, un recommencement. car ma tâche la plus intime, à laquelle j'avais consacré pendant quarante ans toute la force de ma conviction, la fédération paccifique de l'Europe, était anéantie."

 

 Le joueur d'échecs

    Les participants du Café Livre ont apprécié le talent de Zweig pour traiterde la capacité de l'esprit humain à trouver une échappatoire pour résister, pour survivre. Le narrateur dit à propos de Czentovic :

" Les monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m'ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l'infini." p20

    Les participants se sont également rendu compte qu'une lecture historique et biographique s'imposait; Certains ont considéré l'échiquier et le jeu d'échecs comme l'allégorie de la seconde guerre mondiale. Czentovic, "machine à gagner" incarnerait le nazisme qui l'emportait sur les autres pays. Rappelons que Zweig s'est suicidé de peur qu'Htler envahisse l'Europe entière, et que Le joueur d'échecs fut écrit peu avant sa mort.

La confusion des sentiments

+critique de l'université qui réprime les sens pour ne cultiver que l'intellect. Le narrateur compare l'université à "une morgue pour cadavres de l'esprit". p10. le corps y est négligé. Roland avoue d'ailleurs que sa santé se dégrade et qu'il a besoin de se dépenser physiquement (p68)

 

+critique de la société normalisante, patriarcale et homophobe. L'homosexualité est considérée comme une déviance. Elle est marginalisée. Le professeur assouvit sa sexualité dans les bas fonds de berlin, où les jeunes hommes prostitués et crapules de tous genres errent et le font chanter

+Le texte joue sur le constraste : contraste entre le professeur et sa femme, entre les étudiants et les jeunes prostitués, comme pour révéler une vie parallèle, deux sociétés, "un malaise dans la Civilisation":

"Alors il partait toujours pour une grande ville où il trouvait, en quelque endroit écarté, des complices, des individus de basse condition, dont le contact était une souillure, une jeunesse tombée dans la protitution, au lieu de celle qui s'en remettait respectueusement à lui" p120

+aspect freudien

  Le professeur chéri diffère des autres en ce sens que ses moments de transe galvanisent les étudiants. Il vit de fait ce qu'il raconte:

"une puissante inspiration arrachait magnifiquement la parole à la méthode scientifique pour transformer la pensée en poème". p65

On apprendra plus tard que c'est une façon pour lui de sublimer sa sexualité.

    Quand Roland devient le secrétaire particulier et scribe de son professeur, il éprouve un ecratin plaisir à l'imiter, à relire les phrases du professeur, comme si, en établissant ainsi une polyphonie, il parvenait à s'unir à lui

"Et ensuite je m'en rendais compte : en relisant, je scandais et imitais son intonation avec tant de fidélité et tant de ressemblance qu'on eût dit que c'était lui qui parlait en moi, et non pas moi-même. Tellement j'étais déjà devenu la résonance de son être. l'écho de sa parole" 66

Cette union verbale est le substitut de l'union charnelle:

"Et j'accueillais en moi cette voix qui montait, chaude, enflammée et pénétrante, je frémissais douloureusement, comme une femme reçoit un homme dans son être" p125

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

a)lutte acharnée entre la morale et la pulsion

Discussion entre les hôtes et le narrateur

Les hôtes représentent la certitude la morale, les valeurs sures et la tradition, la répression des pulsions ; tandis que le narrateur se fait la voix de la pulsion, du sentiment, de l'immoralité:

"Pour ma part, je trouvais plus honnête qu'une femme suivît librement et passionnément son instinct, au lieu, comme c'est généralement le cas, de tromper son mari en fermant les yeux quand elle est dans ses bras".p24"

 

La vieille femme = incarnation de la lutte entre l'expression de la pulsion et la répression de sa pulsion:

"Cette femme a vu en l'autre la projection de ce qu'elle était : la lutte entre la passion pour le jeu et sa piété. Il incarne l'opposé " p81

"La seule chose qui dans son récit m'émouvait et me terrifiait au plus haut point, c'était cet asservissement d'un homme jeune, serein et insouciant par nature, à une passion insensée". p93

 

b)freudisme:

 

+la confession de la vieille femme au jeune homme de ce qu'elle a vécu rappelle l'analyse dont parle Freud. Elle désire être guérie de l'histoire qui la tourmente:

"Mais on ne peut pas se débarraser de ce que nous appelons, d'une expression très incertaine, la conscience ; et lorsque je vous ai entendu examiner si objectivement le cas henriette, j'ai pensé que peut-être cette façon absurde de me tourner vers le passé et cette incessante accusation de moi-même par moi-même prendariant fin si je pouvais me décider à parler librement devant quelqu'un, de ce jour unique dans ma vie". p36-37

La parole est salvatrice car elle permet de révéler et reconnaître son désir le plus profond p104-105. Elle pardonne à cet homme et se pardonne cette incartade, car elle la reconnaît comme faisant partie de son histoire:

"et alors j'ai pensé que peut-être, en libérant mon âme par l'aveu, le lours fardeau et l'éternelle obsession du passé disparaîtraient et que, demain, il me serait peut-être possible de revenir là-bas et de pénétrer dans la salleoù j'ai rencontré ma destinée, sans avoir de haine ni pour lui, ni pour moi". p126

 

Les points communs entre les récits

 

+combat entre la morale et la pulsion

+l'intellectualisation (répression des pulsions) permet à certains héros de ne pas chavirer

+critique d'une société normative

+des personnages qui, à un moment de leur vie, basculent dans la pulsion, l'adoration, la folie

=brèche ouverte qui permet à l'auteur d'écrire l'écart entre ce que l'on attend d'eux, et ce qu'ils font

l'être et la société =

 

L'espace scriptural prend sa source dans cet écart.

 


"Les âmes grises", de Philippe Claudel

Livres — Par olibre @ 14:57

Les Ames grises

   Tout part du meurtre d'une fillette en 1917, dans un petite ville au bord de la frontière belge. Le narrateur, témoin de ces faits, raconte retrospectivement l'affaire et ressuscite les villageois qui ont participé de près ou de loin à l'histoire macabre.  C'est par une écriture digressive mais qui retombe toujours sur ses pieds que le narrateur raconte les événements, sonde les personnages et exprime ses propres sentiments. L'intrigue policière se mêle en effet à un récit psychologique, puisque, en écrivant ces lignes, le narrateur évoque l'époque où sa femme est morte ; il  accomplit de fait un travail de deuil.  

         On pourrait même considérer le roman comme une histoire de fantômes. Le brouillard, la ressemblance faite par le narrateur entre la fillette, l'institutrice et sa femme, ainsi que la silmilitude entre le narrateur et le Procureur, brouillent les esprits.

   Dans ce roman, personne n'est noir ou blanc. L'homme est gris. Gris comme le temps, le chagrin après la disparition d'un être : gris comme l'absurdité de la guerre, qui plonge le pays dans la violence et la haine:

"Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est ni tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil... T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous..." p134

     Puisque rien n'est sûr, le coupable n'est pas trouvé. Le mystère de l'affaire rappelle celui de l'homme. D'ailleurs, l'intention du narrateur n'est pas de résoudre l'énigme. Le projet d'écriture est plutôt d'ordre personnel :  écrire les fantômes qui vous hantent avant d'aller les rejoindre, voilà l'histoire de ce livre : une ultime façon de témoigner de son existence avant de quitter le monde (le narrateur se suicide après avoir écrit son récit).


Moderato cantabile

Livres — Par olibre @ 23:40

 

C'est un roman qui ne raconte rien. Ou alors, il raconte une anti-histoire. L'économie de mots et la mise en place d'une certaine ambiance empêchent le lecteur de savoir ce qu'Anne voulait dire à Chauvin au sujet de son enfant, ou de quoi elle a peur à la fin du récit. Ce qui est sûr, c'est que le couple, fasciné par le meurtre qui a eu lieu dans le bar, interprète les raisons du crime à leur guise. Un meurtre par amour? Cette idée les fascine. Ils y croient et revivent d'une certaine façon la même histoire. Alors qu'Anne voit pour la dernière fois Chauvin, ce dernier lui dit :

" -Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

-C'est fait, dit Anne Desbaresdes." p123

 Voilà pour l'histoire. Rien ne s'y passe. Pourtant, tout se dit. Dans le silence. C'est dans la suggestion que le roman se raconte. Dans l'économie de mots que les personnages sentent, ressentent, nous parlent. Duras s'évertue à créer une atmosphère mystérieuse en croquant deux personnages dans l'instant.

    Plus les personnages se parlent, moins ils se comprennent. Anne revient au café avec les mêmes questions ; Chauvin, avec les mêmes réponses. Le langage, dans ce roman, n'est pas salutaire. Les êtres vont à la dérive. Anne se demande même si elle n'aurait pas inventé son enfant. On se demanderait même si elle n'aurait pas inventé Chauvin. Le langage n'est pas fiable. Et pourtant...

 C'est à cet endroit là que veut nous emmener Duras. Dans l'incertitude, l'incommunicabilité et la solitude, d'une part ; dans le bruit du bateau qui passe, de la sonatine, du cri, de la radio du bar, de la sonnerie annonçant la fin du travail, d'autre part : c'est cet environnement sonore qui accompagne le peu de mots utilisés par les individus. Et que cachent ces mots? Une plainte. La plainte de deux êtres qui s'aiment et qui sont submergés par leurs sentiments. La plainte de deux êtres qui se rendent compte de la tristesse de leur vie, ou de la vie :

 "Ce qui me semble pourtant dominer dans ce livre net et précis, c'est précisément l'émotion, la sensibilité, le murmure savamment réprimé d'une plainte vraiement belle et tout à fait déchirante". Claude Roy, Libération, 01/03/58

 

 


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